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Père, gardez-vous à droite ! Père, gardez-vous à gauche !

C’est, selon la légende, ce que criait Philippe (dit le Hardi), 14 ans, à son père Jean II (dit Jean Le Bon), roi de France, lors de la bataille contre l’armée anglaise menée par Édouard de Woodstock, prince de Galles et fils du roi anglais Edouard II, qui eut lieu le 19 septembre 1356 près de Poitiers.

Je me demande bien qui est le Philippe le Hardi des investisseurs français, qui pourrait leur crier : « Investisseur, gardez-vous à droite ! Investisseur, gardez-vous à gauche ! »

Mais pourquoi je fais ce détour tortueux par l’histoire si lointaine des débuts de la guerre de Cent Ans ?

De quoi les investisseurs français doivent-ils être gardés ?

Ils doivent être gardés d’un écosystème qui n’a absolument aucune incitation à faire baisser les prix.

Illustration avec H2O AM, mon sujet favori depuis quelques mois tant il est emblématique de certains travers.

La société de gestion adulée par de nombreux conseillers financiers a délivré entre 2010, année de sa création par Bruno Crastes et Vincent Chailley, et 2019, des performances exceptionnelles via certains fonds de sa gamme, qui furent massivement référencés dans les contrats d’assurance vie.

Historiquement, les parts destinées notamment aux investisseurs utilisant les services d’un professionnel de la vente de produits financiers étaient les parts R. R comme Retail.

Ces parts R avaient des frais de gestion, pouvaient facturer des commissions de mouvement, cette ignominieuse aberration française que l’AMF aurait dû interdire il y a déjà très longtemps, et une commission de performance d’un niveau très élevé, mais avec high water mark.

Tout allait bien dans le meilleur des mondes, la performance était au rendez-vous, les encours explosaient.

Dans une telle configuration, il arrive que certaines sociétés de gestion partagent une partie des économies d’échelle réalisées avec les porteurs de parts de leurs fonds, en baissant les frais de gestion de ces derniers. Ca n’arrive pas souvent, mais ça arrive parfois.

Dans le cas de H2O AM, c’est l’inverse qui s’est produit : en janvier 2019, la société de gestion a lancé pour 5 fonds (H2O Adagio, H2O Moderato, H2O Largo, H2O Allegro et H2O Multibonds) des parts SR, pour Super Retail, qui avaient vocation à se substituer aux parts R existantes.

Caractéristique des frais de gestion fixes des nouvelles parts SR ? Ils augmentaient de 12 à 45% par rapport à ceux des parts R selon les fonds.

Quand Coca Cola essaie d’imposer une hausse de prix importante à Leclerc, le distributeur réagit parfois en déréférençant, au moins à titre provisoire, les produits concernés.

Père, gardez-vous à droite ! Père, gardez-vous à gauche !

Qui était là pour protéger les investisseurs de cette augmentation de 12 à 45% ?

Les « conseillers » ? Que nenni, leur rémunération augmentait avec la hausse des frais de gestion.

Les assureurs ? Que nenni, leur rémunération augmentait avec la hausse des frais de gestion.

Résultat : la fermeture de fait des parts R et leur remplacement par des parts SR beaucoup plus chères passa comme une lettre à la poste.

Un courtier d’assurance vie en ligne eut même le culot de présenter le tour de passe-passe de la façon suivante :

« A compter du 21 janvier 2019, les fonds H2O ADAGIO – Part R – FR0010923359, H2O MODERATO – Part R – FR0010923367, H2O MULTIBONDS – Part R – FR0010923375 ne seront plus disponibles au sein de vos contrats X et Y.

Pas d’inquiétude, ces fonds seront remplacés par les fonds suivants :

H2O ADAGIO – Part SR – Code ISIN : FR0013393188, H2O MODERATO – Part SR – Code ISIN : FR0013393295, H2O MULTIBONDS – Part SR – Code ISIN : FR0013393329. »

Pas d’inquiétude.

Mais si, il est très inquiétant que dans le système actuel aucun des acteurs ne soit incité à agir au mieux des intérêts des clients finaux en s’opposant à une augmentation déraisonnable des frais.

Tant qu’il n’y aura pas de séparation de la facturation de la gestion, de l’assurance et du conseil, le particulier sera la victime.

Illustration : La Bataille de Poitiers par Eugène Delacroix – 1830 – Musée du Louvre, Paris

Cette chronique est parue initialement dans le numéro d’octobre de Gestion de Fortune, sans les illustrations, le tweet sur Leclerc et Coca Cola, et les liens.

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