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Des fissures dans la maison ESG

L’été 2022 a été chaud : canicule, sécheresse, incendies. Selon l’excellente formule consacrée, il n’y a pas de planète B. Il est par conséquent urgent de prendre les mesures nécessaires pour éviter un réchauffement trop important de notre planète.

Ça tombe bien, l’écosystème des produits de placement a depuis des années des solutions à nos maux climatiques. A nos maux sociaux. A nos maux de gouvernance.

Quand j’écoute les propos de certains acteurs de la finance dite responsable (que je qualifierai d’écosystème ESG pour simplifier), je me dis que la planète sera bientôt sauvée :

  • En investissant dans mon fonds ami du climat, vous aiderez à nous maintenir sur une trajectoire de réchauffement contenu à moins de 1,5° C ;
  • En investissant dans mon fonds ami des océans, vous contribuerez à la sauvegarde des fonds marins ;
  • En investissant dans mon fonds biodiversité, vous lutterez contre la 6ème extinction de masse.

Et en plus, arguent certains, ce ne sera pas au détriment de la performance : les actions des sociétés vertueuses battent nécessairement le marché, n’est-ce pas ? L’histoire est tellement belle qu’on a tous envie d’y croire.

Arrivent la pandémie et le krach des actions de février/mars 2020. Hourra, les fonds ESG résistent mieux que le marché dans la baisse : « on vous l’avait bien dit, l’ESG, c’est bon pour la planète et bon pour votre portefeuille, à la hausse comme à la baisse. » 

Quelques mauvais coucheurs inaudibles osent émettre l’hypothèse qu’il y a peut-être une banale explication à cette surperformance à la baisse : la surpondération en valeurs technologiques, bons élèves du E dans ESG.

Jusqu’à ce que la correction sur les valeurs technologique et l’invasion de l’Ukraine par la Russie montrent qu’il y a en effet de forts effets sectoriels : la débâcle sur la techno et la forte hausse des valeurs de l’énergie, mauvais élèves du E dans ESG, entraînent une sous-performance (normale) des fonds ESG.

Parallèlement, les voix dissonantes se font de plus en plus entendre : il y avait d’abord eu Tariq Fancy, qui fut directeur des investissements responsables de BlackRock de janvier 2018 à septembre 2019, et qui a commencé en mars 2021 à attaquer de façon très argumentée le marché de l’ESG ; il y eut ensuite Desiree Fixler, qui a accusé en 2021 son ancien employeur DWS d’avoir surestimé ses encours ESG dans son rapport annuel 2020.

Fancy ? Il est parti de BlackRock, il a quitté la gestion d’actifs, c’est un aigri. Fixler ? Elle a été licenciée par DWS, elle se venge.

Début 2022, Larry Fink, le patron de BlackRock qui avait eu en 2019 la révélation ESG, fait machine arrière en annonçant que le premier gérant d’actifs au monde voterait moins souvent pour les résolutions dissidentes en faveur de la lutte contre le changement climatique, car il les trouve trop « prescriptives ».

En mai 2022, les locaux de DWS sont perquisitionnés par la justice allemande dans le cadre d’une enquête sur d’éventuelles pratiques de greenwashing. Quelques heures après, Asoka Woehrmann, le patron de DWS, démissionne.

Toujours en mai 2022, Stuart Kirk, en charge de l’investissement responsable chez HSBC AM, créé la polémique en déclarant que « le changement climatique n’est absolument pas un risque financier dont nous devons nous inquiéter ». Immédiatement désavoué par son employeur, il est suspendu et finit par démissionner en juillet.

Même le régulateur français s’y met : parlant de la directive SFDR, Robert Ophèle, le président de l’AMF, parle de « caricature d’exigences en avance de phase ».

Entendons-nous bien : l’ESG, c’est bien.

C’est bien, à condition de ne pas faire de promesses dont on sait qu’elles ne pourront pas être tenues. En d’autres termes, c’est bien, à condition de ne pas mentir.

Dans la quasi-totalité des cas, un fonds ESG n’a aucun impact direct sur la planète, qu’il soit positif ou négatif. S’exposer à un fonds ESG, c’est aligner son portefeuille avec certaines valeurs.

Rien de plus. Et c’est déjà beaucoup.

Cette chronique, rédigée le 17 juillet 2022, est parue initialement dans le numéro de septembre 2022 de Gestion de Fortune, sans les illustrations, les notes de bas de pages, ni les liens.

Illustration : je n’ai pas réussi à identifier la source de cette image utilisée par Valérie Masson-Delmotte dans un tweet. Mes excuses à l’auteur/autrice et/ou aux ayants droit.

2 réponses sur « Des fissures dans la maison ESG »

« S’exposer à un fonds ESG, c’est aligner son portefeuille avec certaines valeurs »….votre conclusion est bien optimiste je trouve…Suffit de regarder le nombre de fonds labellisé ISR qui détienne TotalEnergies et Thales en premières valeurs. Arrêtons simplement cette mascarade et revenons en simplement à l’optimisation de la performance financière (ce qui risque d’être problématique pour de nombreuses sociétés de gestion…)

J’aurais dû être plus précis dans ma formulation, au risque de la tautologie : « S’exposer à un fonds ESG en phase avec ses propres valeurs, c’est aligner son portefeuille avec lesdites valeurs. »

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