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Paru ailleurs

Toujours plus !

Doubler les salaires des enseignants ! Sortir de l’OTAN ! Supprimer la redevance télé finançant l’audiovisuel public ! Comme à chaque campagne présidentielle, les candidats font des promesses qui n’engagent que ceux qui les écoutent.

Et comme à chaque campagne présidentielle, les groupes de pression font pression. En 2022, on monte un peu en gamme, avec des livres blancs.

Un livre blanc, ça fait sérieux, respectable, officiel. Ça vous pose un groupe de pression.

Par exemple France Assureurs, la fédération créée en 2016 regroupant l’ensemble des entreprises d’assurance et de réassurance opérant en France. Fédération dont la mission est de « mobiliser toutes les énergies de l’assurance pour faire avancer la société en confiance. »

France Assureurs vient donc de publier un livre blanc « pour interpeller les candidats » et pour « renforcer l’assurance vie », laquelle est bien entendu « au service de l’économie et de la croissance durable ».

L’assurance vie, c’est le mammouth de l’épargne en France. 18 millions de détenteurs de contrats, 38 millions de bénéficiaires, 1876 milliards d’euros d’encours. Un totem.

Le mammouth est aussi un piège à frais multiples, permettant des rétrocessions tout aussi multiples, et faisant vivre un vaste écosystème. Sa croissance a notamment été porté par son avantage fiscal en matière de succession, un abattement de 152500 euros par bénéficiaire sous certaines conditions. Cette croissance a surtout été portée par l’arme absolue du fonds euros à capital garanti, qui a longtemps délivré des performances annuelles supérieures à l’inflation.

Les assureurs lui ont déclaré la guerre en 2019 car il leur coûtait fort cher en capital réglementaire. « Le monde du fonds euros roi est terminé ! », déclarait ainsi Jean-Laurent Granier, le PDG de Generali France, aux Echos.

Mais voilà, les Français se sont habitués au confort d’un produit totalement liquide qui fut performant et il faut du temps pour les convaincre de s’orienter vers des unités de compte potentiellement plus rémunératrices mais beaucoup plus volatiles.

Pour ne pas tuer la poule aux œufs d’or (pour le compte de résultats des assureurs), il faut donc trouver de nouveaux arguments commerciaux. D’où ce livre blanc dans lequel les assureurs tendent la sébile en demandant… de nouveaux avantages fiscaux.

Pardon, c’est plus subtilement présenté : « Il faut actualiser certains paramètres de l’assurance vie, » selon les termes de la présidente de France Assureurs dans un entretien à L’Agefi.

Laquelle présidente avance des chiffres impressionnants : l’assurance vie serait « un investissement dans l’économie réelle avec 61% des 1876 milliards d’euros d’encours à fin 2021 investis dans les entreprises. »

Diantre. Tant que cela ? 1144 milliards d’euros finançant l’économie réelle ? C’est-à-dire les fonds propres ou la dette des entreprises ? Je crois que ça se saurait si c’était vrai. Il est peut-être possible que ces milliards soient exposés aux entreprises via le marché secondaire, ce qui est très différent.

Et cette « actualisation des paramètres », elle consiste en quoi ? C’est très simple : l’espérance de vie ayant augmenté, il faut augmenter aussi l’âge pivot de 70 à 75 ans et relever les montants des abattements de 30500 (versements après 70 ans actuellement) et 152500 euros (versements avant 70 ans actuellement) à 46000 (+51%) et 204000 euros (+34%). C’est que le coût de la vie aussi a augmenté.

Ah, et pendant que nous y sommes, ce serait bien aussi de porter le plafond de déductibilité pour les versements sur le Plan d’épargne retraite (PER) de 10% à 20% des revenus professionnels.

Toujours Plus !, c’est le titre d’un livre à succès du journaliste François de Closets paru en 1982, qui dénonçait les privilèges, les injustices et le corporatisme qui rongeaient la France.

40 après, rien n’a changé : chacun défend son pré carré avec des arguments de mauvaise foi — quand ils ne sont pas mensongers — tout en demandant à la collectivité de financer sa rente.

Cette chronique est parue initialement dans le numéro d’avril 2022 de Gestion de Fortune, sans les illustrations, les notes de bas de pages, ni les liens.

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Illustration : The Bosses of the Senate par Joseph Keppler (1838-1894), publié pour la première fois dans Puck le 23 janvier 1889

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