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H2Ogate : l’heure des comptes

Plus de 3 ans après son démarrage public (avec la parution dans le Financial Times, en juin 2019, d’un article dévoilant la présence dans certains fonds gérés par H2O AM de titres illiquides émis par des entités liées à Tennor, la holding du sulfureux investisseur allemand Lars Windhorst), l’heure des comptes a sonné dans l’affaire H2O AM.

La commission des sanctions de l’AMF s’est réunie en séance publique le 25 novembre dernier pour détailler les griefs retenus contre trois mis en cause : H2O Asset Management, Bruno Crastes et Vincent Chailley :

  • Le non-respect des règles d’éligibilité en raison de l’investissement dans des titres Tennor inéligibles.
  • Le non-respect du ratio d’investissement interdisant la détention par un OPCVM de plus de 10% des titres de créance d’un même émetteur.
  • Le non-respect des règles d’investissement des OPCVM dans le cadre des opérations de buy-and-sell back sur les titres émis par des entités liées à Tennor.

La représentante du collège de l’AMF a eu des mots très durs (« Professionnels avertis, les mis en cause ont commis de graves manquements. ») et a demandé des sanctions à la hauteur de ces manquements :

  • 75 millions d’euros d’amende et un blâme pour H2O AM Europe LLP.
  • 15 millions d’euros d’amende (le maximum) pour Bruno Crastes, ainsi qu’une interdiction de gérer et de diriger une société de gestion dans l’Union européenne pendant 10 ans.
  • 3 millions d’euros d’amende et un blâme pour Vincent Chailley.

Sans surprise, H2O AM et ses deux dirigeants « regrettent la sévérité des sanctions requises par le Collège de l’AMF, injustes et disproportionnées au regard du dossier. » Ils ont également contesté les deux premiers griefs, considérés comme « essentiellement techniques ».

La décision, pouvant faire l’objet d’un recours, sera connue dans les semaines suivant la séance de la commission des sanctions1.

Pendant ce temps, absolument rien ne bouge du côté des side-pockets dans lesquels sont logés les titres illiquides liés au groupe de Lars Windhorst. L’émission obligataire de Tennor (FSSSN 4,5%), qui aurait dû être remboursée en juillet 2022, est en défaut.

La Perla, une des sociétés détenues par Tennor, cotée sur Euronext Growth Paris, n’avait toujours pas publié ses comptes 2021 le 14 décembre 2022. Les side-pockets en détiennent environ 10% du capital.

Durant la séance de la commission des sanctions de l’AMF, un membre du collège de l’AMF avait demandé à H2O AM pourquoi la société avait investi des montants considérables (estimés à 2,25 milliards d’euros) dans des entités contrôlées par un individu à la réputation aussi controversée que Lars Windhorst.

La réponse, surréaliste : « Nous avions demandé à notre service juridique d’enquêter sur Lars Windhorst avant de prendre la décision d’investir et il n’avait rien trouvé d’anormal ».

Bien avant 2015, la réputation de Lars Windhorst était bien établie et une simple recherche sur internet permettait de se faire une idée très précise de ses pratiques.

Toujours lors de la séance de la commission des sanctions, H2O AM a affirmé avoir alloué 300 millions d’euros à l’indemnisation des porteurs de parts et a mentionné l’existence d’un « compte » provisionné à hauteur de 200 millions d’euros quand Natixis Investment Managers avait réduit sa participation dans le capital de H2O AM.

Soit 500 millions d’euros pour indemniser et payer les amendes.

La valeur estimative initiale des side-pockets était de 1,641 milliard d’euros en septembre/octobre 2020. Leur valeur estimative résiduelle à fin septembre 2022 (la dernière valeur connue au 14 décembre 2022) n’était plus que de 1,069 milliard d’euros.

Le montant maximum de la perte liée aux side-pockets s’élève donc à plus de 1,6 milliard d’euros, compte non tenu des dépréciations apportées aux titres « Tennor » avant la création des side-pockets. C’est beaucoup.

Un jour, peut-être, on saura pourquoi H2O AM a misé plus de 2 milliards d’euros appartenant à ses clients sur un individu comme Lars Windhorst.

Avertissement : l’Association Collectif Porteurs H2O m’a proposé de l’assister dans le cadre d’une mission rémunérée (détails ici). A vous de déterminer si cette mission influe sur ma couverture de l’affaire H2O AM sur ce blog.

Cette chronique, rédigée le 14 décembre 2022, est parue initialement dans le numéro de janvier 2023 de Gestion de Fortune, sans les illustrations, les notes de bas de pages, ni les liens.

Illustration : Le Jugement Dernier de Michelangelo, Chapelle Sixtine, Rome.

  1. Elle a été publiée le 3 janvier 2022 et a confirmé les sanctions demandées, à l’exception de l’interdiction d’exercer pour Bruno Crastes, dont la durée a été ramenée à 5 ans. H2O AM a annoncé qu’elle déposerait un recours devant le Conseil d’Etat.

3 réponses sur « H2Ogate : l’heure des comptes »

Cher Monsieur,
Cher Philippe,

Votre dessin est très joli. J’ignorais que vous aviez aussi ce talent ! Vous l’avez intitulé « Le Jugement dernier » ? Je me demande si ce n’est pas un tout petit peu excessif en l’espèce. En tout cas c’est certainement prématuré.

Je vous adresse, ainsi qu’à vos courges, vos chaussures de course, votre bibliothèque, et tout ceux qui comptent pour vous (oui, oui, cela inclut Bruno, Bernard, et même Lars), mes meilleurs vœux pour 2023.

En espérant bénéficier encore longtemps de la sagacité de vos chroniques,

Fidèlement,

Phaeton

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